Le gouvernement allemand envisagerait de nationaliser les actifs de Rosneft Deutschland suite à une nouvelle vague de sanctions américaines visant les entreprises énergétiques russes. Cette mesure constituerait l'une des initiatives les plus décisives prises à ce jour par Berlin pour garantir son indépendance énergétique et préserver ses capacités de raffinage.
Les actifs de Rosneft en Allemagne pris au piège des sanctions américaines
Les sanctions annoncées par l'administration américaine du président Donald Trump ont relancé le débat en Allemagne sur la gestion des activités restantes de Rosneft dans le pays. Bien que Rosneft Deutschland soit placée sous tutelle provisoire depuis 2022, elle demeure officiellement détenue par le géant pétrolier russe Rosneft PJSC, contrôlé par l'État.
Les dernières sanctions imposées par Washington interdisent toute relation commerciale avec les entreprises détenues à plus de 50 % par des capitaux russes, créant une incertitude immédiate pour les filiales allemandes de Rosneft. Plusieurs négociants en pétrole, banques et clients du secteur de l'énergie auraient suspendu leur coopération, craignant des conséquences juridiques et financières. Sans exemption du Trésor américain, Rosneft Deutschland risque d'être privée de contrats essentiels après le 21 novembre 2025.
En réponse, Berlin a intensifié ses négociations avec Washington. Le Trésor américain a accordé une licence générale temporaire autorisant les transactions avec Rosneft Deutschland et sa filiale RN Refining & Marketing GmbH jusqu'au 29 avril 2026. Durant cette période, les deux gouvernements devraient œuvrer à la recherche d'une solution permanente.
La pression s'accentue sur le gouvernement Merz pour qu'il agisse.
En Allemagne, les appels se multiplient pour que le gouvernement du chancelier Friedrich Merz prenne des mesures décisives. Michael Kellner, expert en énergie du parti écologiste et ancien ministre de l'Économie, a exhorté le gouvernement à passer d'une tutelle temporaire à une nationalisation complète. Il a critiqué les prolongations successives de six mois, qui, selon lui, créent de l'incertitude tant pour les travailleurs que pour les fournisseurs d'énergie.
« Le gouvernement doit prendre une décision claire », a déclaré Kellner, soulignant que toute hésitation persistante menace la stabilité énergétique de l'Allemagne de l'Est. La raffinerie PCK de Schwedt, l'une des installations contrôlées par Rosneft, fournit près de 90 % du carburant utilisé à Berlin et dans le Brandebourg et demeure essentielle pour l'approvisionnement en carburant aviation du principal aéroport de la capitale, BER.
Le gouvernement Merz a jusqu'à présent privilégié la recherche d'exemptions diplomatiques et juridiques aux sanctions plutôt que de risquer des représailles de Moscou. Les médias russes ont affirmé que les actifs de Rosneft en Allemagne pourraient valoir jusqu'à sept milliards de dollars, ce qui soulève des inquiétudes quant à d'éventuelles demandes d'indemnisation en cas de nationalisation.
Un atout stratégique pour la sécurité énergétique de l'Allemagne
Rosneft Deutschland détient actuellement des participations dans trois raffineries clés : PCK à Schwedt, MiRo à Karlsruhe et Bayernoil à Neustadt an der Donau. Ensemble, ces installations représentent environ 12 % de la capacité de raffinage totale de l’Allemagne. Elles sont essentielles à la sécurité énergétique nationale, d’autant plus que les importations de pétrole brut russe ont été interrompues suite à l’invasion de l’Ukraine par Moscou en 2022.
Depuis, le gouvernement allemand gère les actifs nationaux de Rosneft par l'intermédiaire de l'Agence fédérale des réseaux. Ce dispositif de tutelle était initialement conçu comme une solution temporaire pour éviter un effondrement opérationnel tout en garantissant un approvisionnement stable en carburant. Cependant, à chaque renouvellement semestriel, la question d'une solution pérenne devient plus urgente.
Les experts du secteur énergétique préviennent que la persistance de l'incertitude pourrait miner la confiance des investisseurs et perturber les chaînes d'approvisionnement régionales en carburant. Le gouvernement craint que si les raffineries perdent l'accès aux financements et aux fournisseurs internationaux en raison des sanctions, les répercussions pourraient s'étendre au-delà du secteur énergétique et affecter la logistique et le transport aérien.
Les négociations entre les États-Unis et l'Allemagne s'intensifient
Les sanctions américaines placent Berlin dans une situation délicate, tiraillée entre le respect des restrictions internationales et la préservation de sa sécurité énergétique nationale. Selon des sources citées par Reuters et Bloomberg, la stratégie privilégiée par l'Allemagne reste la négociation d'une exemption durable, similaire à l'accord conclu par le Royaume-Uni en début d'année. Londres a obtenu une clause spéciale autorisant la poursuite de certaines opérations impliquant des filiales de Rosneft, sous stricte surveillance.
La ministre allemande de l'Économie, Katherina Reiche, a confirmé que son ministère travaillait en étroite collaboration avec les autorités américaines afin d'obtenir une clarification juridique solide et permanente. Mme Reiche devrait aborder à nouveau la question lors du prochain sommet du G7 sur l'énergie à Toronto. Pour l'heure, l'autorisation temporaire offre un répit limité à Rosneft Deutschland et à ses partenaires commerciaux.
Les États-Unis auraient toutefois clairement indiqué que cette prolongation ne serait pas reconduite indéfiniment. Les autorités américaines souhaitent que l'Allemagne finalise le statut de propriété des actifs de Rosneft et empêche tout avantage indirect pour l'État russe.
Concilier politique, droit et diplomatie
La nationalisation de Rosneft Deutschland ne serait pas sans conséquences. Des experts juridiques avertissent qu'une telle mesure pourrait déclencher des poursuites judiciaires de plusieurs milliards d'euros de la part de Moscou, mettant à l'épreuve l'attachement de l'Allemagne à l'État de droit dans un contexte géopolitique complexe. Par ailleurs, une tutelle indéfinie risque de saper la confiance dans la capacité de Berlin à gérer ses infrastructures critiques de manière indépendante.
Certains responsables estiment qu'une vente à un investisseur d'un pays neutre ou allié – éventuellement le Qatar ou le Kazakhstan, qui ont tous deux manifesté leur intérêt en 2024 – pourrait constituer une solution de compromis. Il reste cependant difficile de savoir si ces pays seraient toujours disposés à acheter dans le contexte des sanctions actuelles.
Pour l'instant, l'Allemagne cherche un équilibre entre la protection de sa sécurité énergétique et le respect de ses engagements envers ses alliés occidentaux. L'issue de ces discussions pourrait déterminer non seulement l'avenir de Rosneft Deutschland, mais aussi la stratégie de Berlin vis-à-vis des actifs économiques stratégiques liés à des États hostiles.
Un moment décisif pour la politique énergétique allemande
Le débat sur l'avenir de Rosneft a relancé le débat sur la stratégie énergétique allemande à long terme. Depuis qu'elle a réduit sa dépendance au pétrole et au gaz russes, Berlin s'efforce de diversifier ses importations, d'accroître ses capacités de raffinage et d'investir dans les infrastructures d'énergies renouvelables. Cependant, la présence persistante des actifs de Rosneft souligne la difficulté de se déconnecter totalement de l'influence russe.
Si la nationalisation se concrétise, elle marquera un tournant dans la politique énergétique allemande post-ukrainienne : une affirmation de la souveraineté économique et un signal d’engagement envers les sanctions des alliés. À l’inverse, l’incapacité à résoudre ce problème avant l’expiration de la licence américaine pourrait exposer l’Allemagne à des pénuries de carburant et à de nouvelles pressions géopolitiques.
Les prochains mois seront décisifs, Berlin cherchant à trouver un équilibre entre prudence juridique, nécessité politique et réalités de l'interdépendance énergétique mondiale.
