Nouvelle volonté de poursuivre les actes d'agression
La Cour pénale internationale (CPI), dont le siège est à La Haye, est au cœur d'un débat international de plus en plus vif sur ses limites actuelles dans la poursuite de l'une des violations les plus graves du droit international : le crime d'agression. Bien que la Cour ait joué un rôle déterminant dans la répression des crimes de guerre, du génocide et des crimes contre l'humanité, sa compétence ne s'étend toujours pas pleinement à la poursuite des dirigeants qui déclenchent des guerres d'agression, en particulier lorsque ces actes sont commis par ou sur le territoire d'États non parties à son traité fondateur, le Statut de Rome.
L'Allemagne et la Suisse comptent parmi les pays qui mènent actuellement des actions pour changer cette situation. Lors d'une session extraordinaire de l'Assemblée des États parties à New York, qui se déroulera sur trois jours, les délégations diplomatiques discutent d'un amendement tant attendu au Statut de Rome, qui permettrait à la CPI de poursuivre le crime d'agression commis sur le territoire d'un État membre de la CPI, même si le pays de l'auteur ne reconnaît pas la Cour.
L'angle mort juridique dans la justice mondiale
L'absence de mandat clair pour lutter contre l'agression est depuis longtemps critiquée comme une grave faille dans l'ordre juridique international. Bien que ce crime ait été officiellement inscrit au Statut de Rome lors d'une conférence à Kampala en 2010, seuls une quarantaine d'États ont ratifié l'amendement, et nombre d'entre eux ont créé des failles juridiques leur permettant d'échapper aux poursuites. De grandes puissances mondiales, dont les États-Unis, la France et le Royaume-Uni, se sont opposées à cet amendement, craignant que leurs propres actions militaires, comme l'invasion de l'Irak par les États-Unis en 40, ne soient soumises à un examen juridique.
L'invasion de l'Ukraine par la Russie en 2022 a ravivé l'attention internationale sur ce vide juridique. Si la CPI a depuis émis des mandats d'arrêt contre plusieurs responsables russes, dont le président Vladimir Poutine, pour crimes de guerre – comme la déportation forcée d'enfants ukrainiens –, aucun recours juridique n'a été prévu pour l'acte d'agression lui-même : l'invasion militaire non provoquée. Cette limitation a conduit les critiques à réclamer une réforme urgente.
L'Allemagne et la Suisse font un pas en avant
L'Allemagne, qui soutient depuis longtemps la CPI, milite en faveur d'une réforme globale du Statut de Rome qui éliminerait les limitations actuelles à la poursuite des auteurs d'agression. Dans un discours prononcé à La Haye en 2023, la ministre allemande des Affaires étrangères, Annalena Baerbock, a souligné la nécessité de combler ce qu'elle a qualifié de lacune fondamentale du droit pénal international. Sa proposition comprend à la fois des révisions à long terme du mandat de la CPI et le soutien à des solutions temporaires, comme la création d'un tribunal dédié aux crimes russes contre l'Ukraine.
La Suisse s'est jointe à l'Allemagne pour promouvoir le changement. Suite à la ratification officielle du Statut de Rome par l'Ukraine fin 2024, entrée en vigueur le 1er janvier 2025, la Suisse a réitéré son appel à tous les États membres pour qu'ils soutiennent la session extraordinaire de New York. Le gouvernement suisse a souligné que la responsabilité juridique en cas d'agression doit devenir exécutoire en pratique, et pas seulement en théorie. Tout en soutenant les efforts parallèles du Conseil de l'Europe visant à créer un tribunal spécial pour l'agression contre l'Ukraine, la Suisse a exprimé des inquiétudes quant à la portée limitée de ce tribunal et à son éventuel écart par rapport aux normes internationales de procédure régulière.
Résistance américaine et contradictions politiques
Malgré le soutien renouvelé de l'Europe à l'élargissement de l'autorité de la CPI, les États-Unis demeurent un obstacle majeur. Bien qu'ils ne soient pas partie au Statut de Rome, les États-Unis ont historiquement influencé l'évolution de la CPI. Récemment, ils ont imposé des sanctions à quatre juges de la CPI en réponse à des enquêtes impliquant des militaires américains en Afghanistan et à des mandats d'arrêt contre des dirigeants israéliens. La position de Washington reflète une réticence générale à permettre aux organismes internationaux de contester la politique étrangère ou les actions militaires des États-Unis.
La situation diplomatique est encore compliquée par les récentes déclarations de responsables allemands, qui jettent le doute sur l'engagement de l'Allemagne envers l'autorité de la CPI. Les déclarations suggérant que les mandats d'arrêt contre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou ne seraient pas exécutés en Allemagne ont affaibli la position de Berlin dans les négociations internationales et miné la crédibilité de ses appels en faveur de mécanismes de justice internationale renforcés.
Examen mondial des profits de guerre
Alors que les appels à étendre la compétence de la CPI se multiplient, un nouveau niveau de responsabilité s'introduit dans le discours international : le rôle des entreprises privées dans les conflits. Un nouveau rapport de la rapporteuse spéciale des Nations Unies, Francesca Albanese, accuse les multinationales de tirer profit de la campagne militaire israélienne en cours à Gaza. Elle appelle à des sanctions ciblées et à des enquêtes judiciaires contre les entreprises soupçonnées de complicité de violations des droits humains et de profits de guerre.
Le rapport, présenté au Conseil des droits de l'homme des Nations Unies, souligne l'interaction complexe entre les décisions géopolitiques et les motivations économiques. Albanese soutient que la persistance de violences à grande échelle est en partie favorisée par les chaînes d'approvisionnement internationales des entreprises qui fournissent des équipements et des services militaires, souvent sans conséquences juridiques importantes.
Réforme ou impasse ?
Le succès de l'actuelle initiative de réforme dépend de la capacité d'une majorité des deux tiers des États membres de la CPI présents à la session de New York à accepter de modifier le Statut de Rome. Cependant, de nombreux diplomates et observateurs restent sceptiques. Les nations puissantes continuent d'exercer une influence considérable, et les efforts visant à traduire les agresseurs en justice entrent souvent en conflit avec les intérêts politiques et économiques.
Néanmoins, le consensus croissant parmi les démocraties de moyenne puissance comme l'Allemagne et la Suisse suggère un changement de dynamique. L'Ukraine étant désormais pleinement intégrée au cadre juridique de la CPI, la Cour se trouve face à une occasion historique de redéfinir le champ d'application de la justice pénale internationale. Reste à savoir si cela débouchera sur un système juridique plus fort et plus cohérent – ou sur un nouveau compromis.
